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Missive(s) de terrain(s)

Deux courriers partagés en retour à l'article "La danse du système", missives de terrain par deux danseuses et chorégraphes: Marguerite Péchillon et Hélène Charles.


 Bonjour

chers collègues chorégraphes.

Suite à l'invitation à nous mettre en mouvement je jette mon pavé dans la mare, 
ou j'espère plutôt poser une pierre à cet ouvrage qui s'annonce collectif.

Pour ma part j'ai le sentiment qu'exister et résister hors du moule est déjà un sacré engagement politique et une activité à temps plein.
Peu gratifiante, épuisante, obsédante.

Depuis 9 ans, je suis artiste indépendante, en cela que chaque centime gagné vient directement du consommateur, un peu comme les circuits courts finalement. 

Et oui triste réalité quand nous ne sommes pas subventionnés, nous faisons partie du monde marchand.
Je refuse néanmoins l'idée de concurrence, et préfère l'idée d'écosystème.

Je suis sur une vitesse de création de 1 tous les deux ans voire les trois ans. (auto-financé évidemment)

Je suis volontiers pédagogue, et aime partager, questionner, transmettre la danse, qui reste pour moi un art vivant.
Que je veux  conserver comme tel.
Je suis défenseur de la poésie, du droit de rêver, du besoin d'imaginer.
En aparté je suis une femme.

Il y a un an, j'ai découvert un autre monde : celui de la subvention, des réseaux, et du système.
Propulsé un peu par hasard, grâce à une élue qui a été très intéressée par ma démarche, ma capacité à aller chercher les publics là où je ne suis pas attendue.
Jusque là je préférai parfaire mes appuis, me plonger dans le terrain aller à la rencontre du public. Etre dans l'action et me dire "si je suis encore là dans dix ans c'est que ça touche des gens", sans me soucier de quelconque soutien, réseaux...

Malgré cette invisibilité aux yeux des professionnels, j'ai pu rencontrer le public, souvent présent, enthousiaste et prêt à me dire que ça lui donne envie de pousser la porte des théâtres. 

J'étais contente après 9 ans d'avoir un espace d'émergence.
Je ne m'attendais pas à sortir sur un mur.

Les théâtres, les scènes nationales, les réseaux... 
Lieux Infranchissables. 

Pour ma part les raisons à peine caricaturés avancées tout au long de ma carrière ont été :

Tu n'es pas une artiste créatrice (serait artiste créateur celui qui ne ferait que créer, et rien d'autre à côté, mis à part remplir des demandes subventions peut être) ! Tu es intervenante artistique (ça en France c'est automatique dès que l'on transmets notre art) ! Ton travail est très pertinent, bien écrit, mais il manque une pointe de couleur ! C'est vraiment un travail adapté aux enfants, mais pas l'esthétique que l'on défend ! Ca parle du voyage, mais il n'y a aucun élément évocateur, tu as pensé à mettre un palmier ? Tu es une belle danseuse mais tu n'as rien à dire ! Tu es une super chorégraphe mais tu ne sais pas danser !

C'est qui qui vous soutient ? Où avez-vous joué ? (ces deux questions sont peut-être les plus fondamentales)
Dis moi qui te soutient et je te dirai où tu seras. (si tu seras ?)

Donc pour moi, pas de visibilité, pas de soutien, pas de réseau, pas d'aide, et ainsi de suite la boucle se bouclant très vite. 
Trop loin des codes du milieu pour pouvoir m'y plier, trop ancré sur le terrain pour me perdre dans les papiers.
Me voilà plongée dans une forme d'indépendance, à devoir innover pour continuer ce métier, dans une certaine précarité qui ne me coupe pas forcément pour autant du public, au contraire, mais qui demande une très grande détermination et beaucoup d'abnégation. 

Mais cela pose quand même une question sur le fonctionnement de ce milieu que je souhaite partager avec vous.

Quand les théâtres se plaignent dans une réunion publique, qu'ils vont à la rencontre des publics et que "même sans être condescendant, ils ne sont pas bien reçus". Et quand ils disent " nous on sait faire venir les gens, mais pas les faire revenir".
Qu'à l'inverse on leur dit que nous sommes artistes de terrain mais que nous n'avons pas accès aux théâtres. Et que les gens nous demandent où nous retrouver et quand... Et que je pose aux programmateurs présents la question du choix, de la légitimité, de qu'est-ce qu'un artiste... Là, d'autres compagnies lèvent la main pour dire, "c'est pareil pour nous, les programmateurs ne viennent pas", d'autres qui disent "nous sommes une compagnie installée et nous cachons que nous faisons des ateliers".
Le théâtre est resté silencieux, mais le modérateur a dit en conclusion à ma question "oui on sait qu'en France il y a des castes d'artistes, il y a ceux qui entreront dans les théâtres, et ceux qui n'entreront pas." Il a fait un parallèle entre cette politique culturelle menée par les scènes nationales et la montée du Front National.

Des castes ? Des castes ? Cela mériterait d'être étudié plus en détail, j'avoue qu'à ce moment je suis restée muette, je n'ai pas eu le ressort.
Et personne n'a rebondi d'ailleurs.
Mais du coup je connais la mienne.

L'autre mur.
Quand suite à un travail de terrain mené à 200 % dans l'idée qu'une subvention est de l'argent public et que ça doit revenir au plus grand nombre, vous avez pour réponse. "Oui c'est un travail magnifique, mais ce n'est pas ce qui est demandé", le travail est minimisé , et on vous fait mauvaise presse... 
Là je me dis, ne pas épouser les codes, les discours attendus et l'affirmer est dangereux pour moi.
Je me dis aussi qu' être artiste indépendant et engagé auprès du public, ça dérange l'establishment.

J'en viens à me demander si à force de laisser la culture être menée de la sorte par certains on n'en viendrait pas à établir un mode de censure.
A remettre en cause les personnes, et non le système ça revient à créer un sentiment d'isolement.

J'ai bien compris que dans le milieu culturel "si tu n'es pas d'accord c'est que tu es contre". Il n'y a aucune alternative pour le moment. Ce que je trouve aberrant et  assez contradictoire avec ce que devrait être l'art et la culture. 
Pour moi, ce doit être une ouverture vers la diversité de la vie et non un repli nécrosé vers une esthétique monolithique.

Pour sortir de cela, il me semble que laisser une place aux élus, aux artistes et peut-être aussi au public dans le choix des spectacles afin de diversifier les propositions, et laisser une place à différentes esthétiques. Pour sortir un peu des "seuls milieux autorisés"
Mettre en peu d'élan démocratique ne ferait pas de mal.

Peut être aussi, fédérer les énergies des artistes chorégraphiques, qui font les mêmes constats, pour porter notre voix plus haut et ne pas laisser ce problème de système prendre des allures de remise en cause personnelle, qui soit isole, démotive, soit fait prendre le pli à certains.

Ecrire ça, ne va pas me faire que des amis, mais les artistes ne sont pas là que pour être consensuels. 
D'ailleurs quand j'ai demandé pourquoi les pros ne s'étaient pas intéressés à mon travail lors de ma présence sur un territoire j'ai eue pour réponse : "ils ont le droit de ne pas te trouver sympathique"

Soit, j'y médite.


Merci Marguerite,

Je partage tes réflexions. Aujourd’hui j’en ai fait le deuil pour ne pas perdre mon énergie mais parfois ma colère se réveille et je ne manque pas de l’exprimer auprès des responsables (artistes compris) et de dénoncer ce dysfonctionnement.

Ces personnes à la tête de ces supermarchés (théâtres, festivals etc...) du spectacles vivants et leurs complices (DRAC et autres distributeurs de subventions …) ne doivent pas mettre ton travail en doute, tu existes malgré eux auprès du public, quelque-part tu les rends incompétents puisqu’ils ne savent pas se saisir de cette relation que tu as su créer avec ton public. Leurs jugements, points de vue ne sont que leurs points de vue et ils ne détiennent pas le monopole de la vérité sur l’art.
Qui sont-ils pour juger qui est artiste ou pas, si ton travail est intéressant ou pas ? C’est tellement subjectif… Quelle prétention !… Ils n’ont aucune légitimité. Ils ont seulement le pouvoir de distribuer l’argent public (que parfois ils ont l’impression de sortir de leur poche).
La qualité de ton travail n’a rien à voir avec l’argent. Je crois que la fidélisation de ton public est plus parlant …

De plus, ils ne sont pas très mobiles, ils tournent en rond dans leurs supermarchés…Personnellement je ne les vois pas très curieux : aller découvrir des artistes hors des lieux connus, ils en sont incapables, ils sont formatés et ne prennent aucun risque… Ils te diront qu’ils sont débordés…
Ils ont oublié que s’ils sont là où ils sont c’est parce-que les artistes existent et non pas le contraire.
Ils sont entre eux, avec eux, pour eux, la mutualisation des lieux ne fait qu’accentuer l’entre soi… Ils s’échangent les artistes comme des produits de consommation.

Au lieu de trouver des moyens pour accompagner les artistes dans leur singularité et sensibiliser et susciter la curiosité des publics, exercices difficiles qui requièrent une certaine inventivité et stratégie, ils déplacent leur rôle dans celui d’expert artistique. C’est plus facile et plus gratifiant car ça les met à la place du savoir… Eux savent ce qu'est l’Art ! Ils détiennent le savoir !!!
Ils feraient mieux de cultiver «le voir».
Ton témoignage n’est pas isolé et je t’encourage à l’exprimer mais ne remets pas en cause ton travail.
Les artistes sont aussi responsables de ce dysfonctionnement, certains cautionnent ce système , parfois même ils sont invités à enfiler le costume du savoir et deviennent experts artistiques… Le jugé a l’honneur de devenir juge. Il fait parti de la caste des vrais artistes... Le système est pervers…

Marguerite, je suis admiratrice de ta résistance depuis 9 ans ! Quelle performance ! La permanence est notre terreau pour se frayer des chemins différents avec d'autres acteurs culturels qui partagent ton territoire même si le système nous divise.
Les publics sont nos partenaires, leur soutien est précieux, c’est avec eux que nous devons chercher nos solutions.

Hélène Charles
www.artmacadam.fr

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